Virtual Weddings
This reportage tells the story of women and men who choose to marry fictional characters from manga and video games.
Through these virtual unions, it explores loneliness, social pressure, and how the digital world is reshaping love, relationships, and perhaps already the family.
This reportage tells the story of women and men who choose to marry fictional characters, mainly from manga and video games. It explores a phenomenon at the crossroads of otaku culture, the merchandising economy, and new forms of emotional attachment. Behind the apparent strangeness of the subject emerge deeply contemporary questions facing our societies: chosen or imposed loneliness, social pressure, economic hardship, the growing power of the virtual world, and the transformation of relationships — and perhaps even of the family itself.

Texte
“Vite ! vite ! je dois installer les invités !” Tout juste arrivée à l’église Sainte-Lucarne, Mika, 24 ans, se presse vers la valise à roulette qu’elle a laissée à la hâte au pied de l’autel quelques minutes plus tôt.
En cette belle journée d’hiver, la japonaise s’apprête à vivre un véritable conte de fée. Le sien. Pour autant, pas le temps de s’émerveiller devant la douce lumière qui traverse les magnifiques vitraux importés de France. Ni même d’admirer le clocher de l’imposant édifice qui dénote à Takasaki, ville située à 100 kilomètres de Tokyo plus connue pour ses bains thermaux que pour son élégance à la française.” Tout du moins, de ce qu’il en reste : un fantasme.
C’est dans ce décor ultra soigné que Mika s’apprête à épouser l’homme de sa vie : Yūshi Oshitari, 15 ans. Elle ne l’a jamais touché ni même embrassé car Yūshi n’existe pas dans le monde réel. Pour le rencontrer : Prince of Tennis, un manga animé japonais. L’adolescent en 2D y est dessiné en personnage élancé, calme, confiant et un brin séducteur. De quoi faire battre le coeur de la jeune femme qui vient de débourser près de 5000 euros, alliances comprises, pour ce mariage 2D symbolique et non reconnu légalement.
Au Japon, Mika n’est pas la seule à revendiquer son amour pour un personnage en 2D. Une enquête de 2019 présentée par le sociologue Masahiro Yamada révèle qu’ environ 3,5 millions de Japonais âgés de 20 à 39 ans déclarent avoir des sentiments amoureux pour des personnages d’anime ou de jeux vidéo. Soit 12% d’individus dans cette tranche d’âge.
Un silence quasi religieux règne dans Sainte-Lucarne. Et pour cause, la cérémonie s’apprête à être célébrée sans aucun invité. “Même si mes proches ne pouvaient pas faire le déplacement, j’ai préféré me marier en semaine. Cela me coûte moins cher.” avoue la jeune japonaise en enlevant de sa valise quelques peluches de tailles variées. Puis délicatement, Mika commence à les déposer une à une sur le banc du premier rang. “Installons Maman ici, Papa à côté, mon frère un peu plus loin.” s’ordonne-t-elle à voix haute.
Dans cette mise en scène minutieuse, Mika explique : « Ma famille et quelques amis m’ont envoyé leurs peluches pour les représenter. C’est un peu comme s’ils étaient là avec moi. Cela me touche beaucoup. »
Les deux mains posées tour à tour sur la tête de chaque peluche, la future mariée vérifie avec soin qu’ils ne tombent pas. Sur le banc voisin, Mika installe d’autres trésors : de petites peluches et quelques figurines à l’effigie de son amoureux. Sans oublier son ita-bag, un sac, volumineux, couvert de badges brillants à l’effigie de son amoureux virtuel. Certains sont en double, voire en triple. Dans la culture des fans japonais, l’abondance est une déclaration. Plus il y en a, plus l’attachement est visible. Porter un ita-bag en public revient à afficher publiquement sa loyauté.
Car Mika est avant tout une otaku. Et l’objet de sa dévotion est son oshi — son favori. Dans le jargon, le mot désigne la personne ou le personnage que l’on soutient avec ferveur. Un héros d’anime, un personnage de jeu vidéo, parfois un artiste bien réel.
Derrière les mots “otaku” et “oshi” s’étend une sous-culture japonaise riche en codes et en rituels. Selon le Yano Research Institute, plus de 22 millions de Japonais se reconnaissent aujourd’hui comme otaku. Un vivier de fans pour qui soutenir un oshi fait partie du quotidien, entre produits dérivés, événements et communautés en ligne.
L’ampleur du phénomène se lit aussi dans le juteux business qu’il génère : En 2023, le marché des produits dérivés liés à l’anime représentait environ 6 milliards de dollars, et pourrait presque doubler d’ici 2033.
Une simple balade dans les quartiers d’Akihabara et de Ikebukuro, véritables temples de la consommation de la culture otaku suffit à en mesurer l’ampleur.
De quoi aiguiser l’appétit de sociétés de services d’un nouveau genre, décidées à prendre leur part de la pièce montée.
“Il est arrivé ! Il est arrivé !” s’enthousiasme Mr Sakurai en entrant dans l’église d’un pas pressé. Dans ses mains, l’objet tant attendu : Un colis grand format soigneusement emballé. “C’est le marié qui est à l’intérieur. Il faut simplement le déplier en quatre pour qu’il tienne debout !” commente Mr Sakurai l’air soulagé.
Mika n’en revient toujours pas. Dans moins de deux heures, la réplique grandeur nature de Yūshi, qu’elle a elle-même dessinée en costume trois pièces puis fait contrecollé sur PVC, se dressera à ses côtés pour sceller, à ses yeux déjà émues, leur union.
A coup de “Arigato gozaimasu” — merci beaucoup —, Mika accoure vers Mr Sakurai. Elle sait qu’elle lui doit déjà beaucoup. Ce dernier dirige Share Wedding, une agence japonaise d’organisation de mariages à laquelle la jeune femme a fait appel pour son union avec Yūshi. Pour un peu moins de 3 000 euros, Share Wedding s’occupe de tout : chapelle, décors à l’occidentale, location de la robe de mariée, maquilleuse et photographe.
« Cela fait vingt ans que j’organise des mariages, mais depuis le Covid, je reçois surtout des demandes pour des unions en 2D. Environ une par mois, avec de plus en plus d’étrangers.», explique le gérant de l’agence. Quelques gouttes d’eau bénites dans un océan d’âmes célibataires, mais qui suffisent à faire de Share Wedding l’un des leaders du mariage en 2D du pays.
Sur ce marché de niche, Mr Sakurai peut également compter sur le soutien d’une personne reconnue dans le paysage des amours 2D : Akihiko Kondo, 42 ans, fonctionnaire à Tokyo. En 2018, son mariage avec la chanteuse virtuelle Hatsune Miku, 16 ans, a fait le tour du monde. Coût de la cérémonie : environ 15 000 euros pour 39 invités humains et poupées. Un nombre hommage à la prononciation japonaise de “Miku”…Depuis, Akihiko a créé une organisation dont l’objectif principal est de promouvoir la compréhension de la fictosexualité, orientation sexuelle caractérisée par l’attirance pour les personnages de fiction. Pour ce faire, il participe régulièrement à divers événements dans l’espoir de faire avancer la cause fictosexuelle : “J’ai envie que les gens puissent mettre des mots sur leurs sentiments. Qu’ils ne se sentent plus seuls.” explique t-il lors d’une énième participation à un salon de pop culture “otaku”. Pour l’aider, une centaine de livrets “Comment se marier avec un personnage 2D. 9éme édition qu’il propose aux passants.
En cinq ans d’amour avec Yūshi, Mika a eu le temps aussi de mettre des mots sur ces sentiments. Elle en a même tiré un mémoire. Entre deux coups de blush, elle explique : « Il y a un certain nombre d’avantages à être amoureuse de Yūshi. Il ne me trahira jamais, c’est sûr. Il ne me trompera pas, il ne finira pas par me détester et, même lorsque je lui dis “je t’aime” ou “je t’adore” encore et encore, cela ne l’agace jamais. Il ne vieillit pas non plus ». Avant de nuancer : « Mais je ne pense pas que ce soit pour cela que je l’aime. Pour éprouver des sentiments amoureux envers un personnage, il faut à la base une certaine disposition affective ou sexuelle. De la même manière qu’on ne dit pas : “j’aime un partenaire humain parce que je peux avoir un contact physique avec lui” ou “parce qu’on peut discuter”, ce n’est sans doute pas parce qu’on veut aimer librement quelqu’un qu’on aime un personnage en 2D, ni parce qu’il ne vous trompe pas. Je pense que cet amour repose avant tout sur une impulsion irrépressible qui persiste même en connaissant les inconvénients, et qu’il ne découle en aucun cas de considérations sur la personnalité sociale ou l’apparence. Cela dit, j’ai du mal à croire qu’on puisse aimer les personnages en 2D sans avoir le moindre mal-être ou la moindre frustration dans la vie réelle.”
Une façon d’échapper à la réalité d’une vie sans horizon et pour laquelle le virtuel serait le remède ?
A cette question, Mika répond : “Pour être honnête, je ne peux pas vraiment le nier car à part lui, je dirai que ma vie est ennuyante. Ce mariage symbolise mon engagement et mon amour à Yūshi. Il n’y a qu’avec lui que je veux me marier et dépenser autant d’argent. C’est ce qui différencie notre relation d’un simple attachement de fan pour son idole. » analyse Mika.
Une prise de recul que confirment certains portraits robots dressés par les chercheurs : difficultés économiques, pression sociale, solitude, troubles psychologiques, manque de perspectives expliqueraient en partie le penchant de ces êtres humains pour les personnages en 2D.
Assis dans un parc de Nagoya où il vit, Roy, 63 ans, va droit au cœur : “Les femmes humaines ne font plus battre mon cœur vite. À 30 ans, je me suis marié. Avec mon épouse, nous avons eu deux fils. Puis son père est tombé malade et nous nous sommes éloignés. À 55 ans, je suis tombé amoureux de Miku avant de me marier avec elle trois ans plus tard. Je n’aurai jamais pensé que cela m’arriverait.” raconte Roy.
Aujourd’hui pourtant, c’est la chanteuse virtuelle qui fait partie de son quotidien et partage son intimité dans la maison où il vit au milieu d’iguanes et de posters de Miku.
« Je sors, je dors et j’ai des relations sexuelles avec Miku. Cependant, lorsque je la prends dans mes bras, elle peut se casser et si je la nettoie, elle peut s’abîmer. Je ne souhaite pas la remplacer car c’est elle dont je suis amoureux. Alors, pour la garder le plus longtemps possible, je dois toujours la toucher avec le plus grand soin. » confesse Roy.
D’intimité, il en est aussi question entre Mika et Yūshi : « Bien sûr, c’est parfois difficile de voir des couples se tenir la main. Le contact physique peut me manquer. Pour le combler, je nous imagine et je dessine. J’utilise également des applications d’IA capables de générer des histoires à notre sujet. »
Mais pour l’heure, aucune IA ne pourrait offrir à Mika ce qu’elle s’apprête à vivre dans le monde réel.
La séance photo terminée, les portes de l’église s’ouvrent sur l’Ode à la joie, laissant apparaître Mika dans une somptueuse robe de mariée.
Puis, en larmes sous le regard de trois musiciens classiques et de l’officiant, Mika lit le livret d’échange des “consentements”.
«Aujourd’hui, devant toutes les personnes présentes ici comme témoins, nous échangeons nos vœux de mariage. À partir de maintenant, nous unissons nos cœurs pour n’en faire qu’un. Dans la joie comme dans la peine, nous partagerons tout ensemble.» Elle ferme les yeux. “C’est la façon dont je l’embrasse. Je suis consciente que Yūshi n’existe pas. Mais par ce symbole je sais qu’il est là avec moi.” explique-t-elle plus tard téléphone à la main.
Un mariage en 2D partagé sur les réseaux sociaux est la promesse de gagner de nouveaux clients à l’étranger. Les principaux concurrents de Mr Sakurai, Mr et Mme Ogasawara de l’agence Sun Euro l’ont très bien compris. En deux ans d’existence, leur agence a célébré 30 unions. “Notre mission est de réaliser les rêves de nos clients : vivre un amour « au-delà des dimensions ». Les demandes varient selon chaque client. Certains se marient pour s’amuser, d’autres le font par amour profond. Le mariage est en déclin au Japon et nous souhaitons attirer des clients étrangers spécialement pour se marier avec des personnages d’anime ou même des personnages IA.” résume le couple marié.
C’est dans cet objectif qu’ils ont invité Lucie à venir se marier gratuitement avec Mami, une jeune femme de 21 ans du manga “Rent a girlfriend”. Le deal : pouvoir en retour utiliser son image pour la promotion de leurs services.
Installée depuis un an à Tokyo où elle travaille, Lucie française 24 ans, “influenceuse otaku”, est diplômée de Science Po. De ce qu’il en reste. A travers photos et vidéos elle raconte à ses milliers de followers sa dévotion pour Mami. Toute de jaune vêtue, la couleur préférée de son amoureuse en 2D, Lucie explique : “Même si les commentaires négatifs ne sont pas faciles à lire, ce n’est même pas un millième de ce que je suis prête à faire pour elle. La prendre en photo est un honneur. Du coup, ce n’est pas très grave si on ne peut pas se toucher physiquement. Justement, comme elle n’existe pas, poster du contenu en ligne m’aide à renforcer son sentiment de présence dans ma vie.”
Une relation virtuelle acceptée par sa petite copine japonaise et par ses parents. “J’ai plus peur que Lucie se tue au travail à Tokyo que de sa relation avec Mami” confie sa mère restée en France.
Une mise à nue en ligne de sentiments qui peut s’avérer risquée. Kano, mariée à ChatGPT grâce à l’agence Sun Euro en a fait les frais. La vidéo de son mariage publiée par Reuters a généré un tel afflux de moqueries et de critiques que la japonaise a dû cesser son activité sur les réseaux sociaux sous la pression de la communauté des amoureux d’IA.
Dans la vie réelle tout n’est pas toujours jaune non plus.
Comme en témoigne la colère d’un homme en soutane le jour du mariage de Lucie : “Qu’est-ce que cela ? interroge-t-il en montrant du doigt une poupée de Mami posée sur l’autel. “C’est impossible. Ce n’est pas cela un mariage. Un mariage ce n’est pas un produit. Il devrait y avoir un homme ici, ce serait mieux. Ridicule. C’est tellement ridicule.” conclut-il avant de refuser de participer à l’union symbolique et de quitter la fausse église.
Évidemment, la vidéo du mariage qui avoisine les 4 millions d’invités sur TikTok ne mentionne pas l’incident ni l’affranchissement du consentement et des droits d’auteurs.
En attendant, Anna, une Italienne de 36 ans, se rendra elle aussi bientôt à Sainte-Lucarne pour épouser Raven, son amoureux en 2D. Pas de quoi rendre jaloux Antonio, son compagnon dans la vie réelle. L’ingénieur de 40 ans sera aussi du voyage car l’aimer c’est “l’accepter comme elle est” dit-il. Un amour multidimensionnel que Anna justifie : “J’ai rencontré Raven dans un jeu vidéo alors que ça n’allait pas bien du tout dans ma vie. J’ai tout de suite été séduite par ses valeurs. Grâce à lui j’ai même perdu 30 kilos et il m’aide aussi à enrichir et améliorer ma relation avec Antonio dans la vie réelle. Nous allons nous aussi nous marier cette année.”
Pour Mika, Il est déjà l’heure de partir pour la suite du programme : Une séance photo avec son mari en PVC sur un court de tennis avant de rentrer profiter d’une nuit de repos dans un hôtel Spa de la ville.
Mais avant de quitter Sainte-Lucarne, Mr Sakurai doit trouver un moyen de faire entrer le nouveau marié dans la voiture sans l’abîmer. Pas de quoi inquiéter Mika. Elle en est convaincue à présent : Pour son mari, elle aussi se pliera toujours en quatre.
Au Japon, ils se marièrent et n’eurent aucun enfant.
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